Laurence Parisot dans l'Usine Nouvelle
26/08/2011
L'Usine Nouvelle
Après la tempête du mois d'août, êtes-vous inquiète pour la croissance ?
Les mouvements boursiers heurtés et parfois infondés du mois d'août n'empêcheront pas les entrepreneurs de rester entreprenants ! L'enjeu est de déterminer une politique économique qui installe une discipline budgétaire nécessaire, tout en stimulant une croissance qui ralentit. Si les gouvernements européens trouvent le bon équilibre, l'innovation des entreprises apportera le surplus de croissance espéré.
On vous entend peu sur l'innovation, justement. Pourquoi ?
Vous m'étonnez! C'est depuis toujours l'un de mes plus importants engagements. Je me souviens de l'énergie qu'il a fallu déployer pour obtenir la ratification du brevet européen. Jacques Chirac pensait qu'il nuirait à la langue française. Je pensais au contraire qu'il permettrait de mieux faire connaître le génie français au-delà de nos frontières.
Pourquoi avoir créé un « Espace business innovation » au sein de l'université d'été du Medef ?
Je suis fière de cet espace et heureuse que «L'Usine Nouvelle» en soit partenaire. Il met en avant ce qui pourrait être le modèle économique français de l'avenir: le binôme grande entreprise-PME. Les idées originales naissent volontiers dans les petites équipes. Pour qu'elles se transforment en succès, elles ont parfois besoin de la rigueur, des process et des ressources de la grande entreprise.
L'innovation constitue-t-elle un point fort de l'économie française ?
Il y a dans notre pays un formidable potentiel d'innovation, sans doute insuffisamment exploité. La liberté, le goût du risque, l'audace créatrice existent bien sûr. Mais celui qui les porte, l'entrepreneur, n'est pas assez célébré.
C'est donc un problème avant tout culturel ?
Pas seulement. Cette dimension doit être considérée. Que ce soit dans les sciences exactes ou sociales, la France jouit d'un niveau élevé. Nous avons l'une des plus exceptionnelles écoles mathématiques au monde et l'une des plus importantes écoles de psychologie, pour ne citer que celles-là.
Les jeunes générations sont pleines de talent. Notre génie industriel nous a permis d'avoir de grands champions mondiaux. Mais nous pourrions faire plus encore si nous savions fêter la success story entrepreneuriale aussi bien que l'exploit sportif. De la TPE au CAC40 ! L'entrepreneur, si on sait le regarder, l'écouter, peut lui aussi faire rêver.
Quels leviers pourrait-on actionner ?
L'idée radicalement nouvelle ne suffit pas. Il faut aussi la diffuser. Et vite ! Or cela dépend beaucoup de la taille du marché. Si vous lancez une tablette électronique aux États-Unis, vous avez aussitôt la taille critique. C'est pourquoi, et on ne le voit pas assez, l'Europe est un atout fantastique. On oublie que le marché européen a une taille identique au marché américain. Si nous voulons donner plus de chances à nos chercheurs, à nos inventeurs, et à nos entrepreneurs, allons vers un fédéralisme économique européen, et je pèse mes mots.
Un marché unique? L'idée ne date pas d'hier...
Il faut avancer. Définir une politique économique commune, au moins pour la zone euro, mais aussi pour l'Union européenne. Dessiner un projet ambitieux mais aux orientations claires. Et «last but not least» confier sa mise en oeuvre et sa surveillance à la Commission. Et ça marcherait ? Selon l'agenda de Lisbonne, fixé en 2000, l'Union devait investir 3 % de son PIB en R & D. En fait, nous sommes toujours en dessous de 2 %, comme il y a dix ans. L'erreur de l'agenda de Lisbonne est que tout était à la discrétion de chaque État. Pour être efficace, il faut un accord politique au niveau des chefs d'État et de gouvernement puis une action européenne communautaire, avec des contraintes et des surveillances mutuelles. Il ne s'agit surtout pas de créer un nouvel ordre juridique ou constitutionnel qui ferait éclore des débats sans fin sur les questions de souveraineté.
Mais si les objectifs de l'agenda de Lisbonne n'ont pas été tenus, n'est-ce pas en partie de la faute des entreprises ?
Il peut m'arriver -quoique très rarement- d'appeler les dirigeants à leurs responsabilités, sur l'égalité hommes/femmes par exemple. Mais là, franchement, les entreprises françaises n'ont pas à rougir et le retard observé est d'abord la conséquence d'une situation indépendante de leur volonté. N'oubliez pas que nos contraintes fiscales, sociales et réglementaires sont parmi les plus lourdes au monde. L'espace accordé à l'innovation en est réduit d'autant. Or la création a besoin de temps et de liberté.
Et de coups de pouce fiscaux. Craignez-vous une remise en cause du crédit impôt recherche (CIR) dans le budget 2012 ?
Nous sommes conscients de la nécessité de rétablir l'équilibre des finances publiques. Il y aura sûrement dans la prochaine loi de finances des arbitrages à faire. Mais tout ce qui touche à la compétitivité doit être absolument préservé ! Cela vaut pour l'innovation mais aussi pour le coût du travail. Le CIR, la jeune entreprise innovante (JEI) ne peuvent être remis en cause. Et s'il devait y avoir des amendements, il conviendrait a minima qu'ils soient le fruit d'une évaluation précise et sérieuse. Le CIR a profité aux PME et aux ETI comme aucune autre mesure avant lui. Les patrons de PME que je rencontre tout au long de l'année sont unanimes.
Cette université d'été est la dernière avant les élections présidentielle et législatives de 2012. Globalement, vous n'avez que des félicitations à adresser à la majorité ?
Notre pays a du mal à parler de ce qui va bien. Nous pouvons trouver dans la politique du gouvernement des mesures décevantes ou qui compliquent la tâche des entreprises. Mais nous voulons souligner les progrès. La réforme de la taxe professionnelle, l'autonomie des universités, le passage de l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans sont des actes majeurs que nous saluons. Sans compter ce que nous avons nous-mêmes accompli au sein du paritarisme. Je pense notamment à la rupture conventionnelle. Il est difficile pour nos compatriotes de repérer ces progrès, car la crise issue des subprimes a tout bousculé avec une violence inouïe. Mais ce sont des acquis importants pour l'avenir.
D'autant que nous avons un grand défi devant nous: être compétitifs face au bloc américain, à la Chine et aux pays émergents. Nous pouvons y parvenir en achevant le marché unique européen, en sachant tirer parti de la magnifique diversité européenne, en en faisant un atout. La mondialisation nous bouscule mais le paradoxe est qu'elle peut in fine accoucher d'une Europe renforcée, unie, créative, grâce à son métissage culturel unique. Cela prendra peut-être cinq ans, dix ans... mais je suis confiante !
